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Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]

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Sally Sullivan


Jeune fille traquée (Sally S.)

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MessageSujet: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyDim 18 Mar - 17:54

- Carré de huit ! s'exclama Alaryk en abattant la poutre qui lui servait de bras sur la table – réveillant au passage un réfectoire rendu apathique par un déjeuner lourd.
- Couleur, répliqua Ethan. Ses cartes claquèrent malicieusement sur la main posée par son ami. Un véritable coup de maître, qui ne pouvait être le fruit que d'un fin travail de stratège et d'une pincée de chance. Le sourire triomphal du colosse fondit en une moue agacée.
- C'est pas juste, tu pioches toutes les bonnes cartes.
Il savait que sa mauvaise foi lui vaudrait un énième sermon de la part d'Ithilion qui, s'il n'était pas aussi fort qu'Ethan à ce jeu, en maîtrisait chaque règle du bout des doigts. Il aurait vite fait de lui expliquer qu'il était mathématiquement impossible de réussir un tel coup en comptant uniquement sur la pioche. Alaryk l'entendait déjà lui enjoindre d'arrêter de chouiner et de se concentrer sur le jeu. Mieux valait battre les cartes et lancer une nouvelle partie.
- Ce que c'est bon de se retrouver là, ensemble, à jouer un bon p'tit jeu après toutes les galères qu'on a traversées !
- Surtout toi Ithi', renchérit Ethan avec toute la retenue que chacun connaissait à ce sérieux jeune homme.
- Levons nos verres à notre fine équipe, de nouveau réunie !
Exclamations de joie et entrechocs de pintes résonnèrent dans la salle, ravie de retrouver l'agitation qu'elle connaissait à ces trois Chasseurs. Près d'eux, Sally mesurait son enthousiasme. Son sourire crispé d'angoisse agaçait Ethan.
-  De quoi s'agit-il cette fois ?
Il avait parlé sur le ton d'un adulte agacé par les caprices trop fréquents d'un enfant gâté. Avant, Sally ne l'aurait certainement pas remarqué. Elle aurait sursauté, se serait tripoté les doigts avec malaise et aurait tenté de trouver les mots qui correspondaient le mieux à ce qui la froissait sans vraiment y parvenir. Aujourd'hui elle était parfaitement apte à comprendre les paroles dures qu'on lui lançait, qu'elles fussent d'un vocabulaire cru ou un sous-entendu, cette omission lâche qui donne un sentiment de supériorité à l'idiot qui en est l'auteur. Elle avait également appris à doser ses réponses, voire à totalement les taire face à ce second type d'attaque, car rien ne portait de meilleur coup à l'ego d'un imbécile que de l'ignorer. Le Chevalier Nolem n'avait jamais caché l'animosité qu'il éprouvait envers Sally – du moins depuis qu'il avait appris sa nature de Paria. Mais depuis que la réciproque était vraie, Sally préférait se taire. Ou plutôt ne rien lui dire.
- Détends-toi petiote, dit Alaryk. On est tous ensemble, pas besoin de se tracasser pour quoi que ce soit !
- Nous ne sommes pas tous là, répondit-elle sans se dérider.
L'imposant soldat émit un raclement de gorge gêné, qui concédait à Sally qu'il manquait effectivement quelqu'un. Ethan, qui ne comptait pas Cecil comme un membre à part entière de leur groupe, haussa les épaules avec dédain.

Cecil était devenu méconnaissable. Auparavant il était facile de le croiser dans les couloirs du QG : son travail de faux valet nécessitait qu'il déploie un certain don d'ubiquité pour remplir toutes les tâches qui lui tombaient dessus à chaque minute, de même qu'il aimait à la fin de la journée se promener dans les jardins pour respirer l'air du soir. Chacun s'était habitué à voir sa haute silhouette arpenter les ailes du bâtiment. D'aucuns la qualifiaient d'austère, cette silhouette droite et longiligne, dont le visage arborait souvent un sourire insaisissable. Que lire à part une touche d'arrogance dans le regard vairon de cet élégant jeune homme, qui masquait de ses couleurs les pensées peuplant sa tête ? Qu'est-ce qui pouvait bien se cacher sous sa chevelure aussi noire que les nuits du Sidhe lointain et silencieux ?
Les mots qui sortaient de sa bouche ne révélaient que peu de choses sur lui. Ses paroles glissaient tel un ruban sur une chevelure lisse, s'insinuaient dans les failles des questions posées, des suppositions confiées, pour toujours s'envoler loin de son interlocuteur. Infiniment courtois, il enrobait ses phrases d'un ton tapissé de velours qui avait su conquérir tous ceux qui s'étaient laissés bercés par sa voix. Ceux qui n'aimaient pas ce qu'ils appelaient « ses manières » n'en était pas moins touchés par son ombre lorsqu'il passait près d'eux en les ignorant comme eux feignaient de le faire. Pour tous chez les Chasseurs ailés Cecil était un zéphyr dont le souffle parcourait l'échine, mais que l'on devait saisir rapidement pour le voir en face, sans quoi il filait vers ses secrets.
Qu'on l'aime ou non, sa soudaine absence s'était faite remarquer de tous les Chasseurs. Les jeunes se demandaient pourquoi ils ne le voyaient plus s'affairer au réfectoire, les plus âgés regrettaient de ne plus partager un verre avec lui lors de leurs pauses communes et les indifférents se demandaient ce qui tracassait leurs camarades. Et Sally, Sally n'y comprenait rien. Après la soirée au manoir Everlue, elle l'avait retrouvé prostré sur lui-même, fébrile comme un petit animal blessé. Impossible de s'ôter de l'esprit l'image de son regard écarquillé de terreur, son menton tremblant, ses lèvres qui s'agitaient en silence comme s'il psalmodiait des prières maudites. Cecil s'était précipité dans sa chambre à peine arrivé pour n'en plus sortir.
Cela faisait une semaine qu'il refusait d'ouvrir sa porte verrouillée en permanence. Il refusait de l'ouvrir, qui que fut son visiteur, prétextant être tombé malade et devoir rester en quarantaine. Personne n'avait réussi à la convaincre d'aller chercher des médicaments à l'infirmerie.  Les repas que Sally posait près de sa porte n'étaient jamais consommés, et ces derniers temps quand elle l'appelait, Cecil ne lui répondait que par un mot ou deux au travers du mur de sa prison. Quand on marchait dans la cour des dortoirs, on voyait qu'au troisième étage, les volets de sa petite chambre étaient fermés en permanence. Quand on passait juste devant dans le couloir, on n'entendait pas un bruit.
- Qu'il reste dans son coin si ça lui plaît, lâcha Ethan les yeux rivés sur son jeu de carte. Il est loin d'être essentiel pour nos missions.
- Même celle qui a permis la réhabilitation d'Ithilion ? s'écria Sally avec colère. Vous n'auriez jamais pu vous fondre parmi tous ces nobles sans les conseils de Cecil.

Elle sortit de table avant de laisser le temps de lui répondre à n'importe lequel de ces messieurs. Elle non plus n'était pas d'humeur à subir un sermon. Elle n'était d'ailleurs plus d'humeur à subir quoi que ce soit. Lorsque les crapules du jeune comte Chapman l'avaient enlevée, elle était parvenue à se débarrasser d'eux toute seule. Ils n'auraient sans doute pas fait mieux, ces Chevaliers sans peur et virils. Ils n'étaient plus en mesure de la prendre de haut. Pas même Ithilion. Et encore moins Cecil.
Devant la porte de l'intéressé, Sally frappa trois petits coups.
- Ouvre moi, fit-elle avec fermeté.
Aucune réponse. Elle frappa de nouveau, plus fort.
- Laisse moi entrer.
- Va-t-en Sally, répondit Cecil après quelques instants d'une voix endormie.
Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Il devait être allongé sur son lit depuis un jour, peut-être deux. Son corps était lourd, ses muscles engourdis par l'inactivité, l'esprit embrumé par ses tourments. Les draps mal mis enserraient par endroit ses membres avec sécurité. Rien ne le faisait bouger de ce nid, car rien ne l'appelait à sortir, que ce fut les coups feu des entraînements dehors, le bruit de la vie au QG ou la voix amicale de deux qui s'inquiétaient pour lui sans le comprendre vraiment, tels que Dawkins et Sally. Mais au milieu de tout ce qui n'était plus que banalités effaçables pour sa conscience, les petits bruits qui s'agitèrent dans la serrure attirèrent l'attention de Cecil. La lumière du jour écorcha ses pupilles lorsque la porte s'ouvrit. Sally jeta par terre les épingles lui ayant permis de crocheter le verrou et traversa la pièce.
- Sors d'ici ! s'écria-t-il les yeux cachés par ses avants bras, je ne veux voir personne, va-t-en immédiatement !
Sally tira vivement les rideaux de toile qui couvraient la fenêtre puis tourna la poignée qui ornait son cadre. Les carreaux s'écartèrent pour laisser entrer le vent, ainsi qu'un vif et pur trait de lumière qui rejoignit celui qui venait du couloir. Sa silhouette floue perçait le contre-jour que Cecil n'osait affronter, resté dans le noir depuis trop longtemps. Ses oreilles bourdonnant à l'écoute nue des bruits de la journée battant son plein au QG, il fut pris de vertiges qui le poussèrent à se redresser sur son matelas. Il ne s'était même pas débarrasser de la chemise qu'il portait lors de leur mission au manoir Everlue.
- Ça pue ici, dit-elle en regardant dehors. Ça ne te ressemble pas du tout.
Saly avait toujours connu son ami tiré à quatre épingles. Les épis qu'il avait dans les cheveux, les draps débraillés et les vêtements froissés qu'il portaient lui étaient totalement inconnus. Il avait l'air beaucoup moins impressionnant, dans un tel état. Maintenant qu'elle l'avait vu aussi abattu, elle ne le respecterait plus. C'était en tout cas ce que pensait Cecil. Sally estimait quant à elle que c'était l'occasion de lui montrer qu'elle était son égal. Mais pour cela elle voulait comprendre certaines choses, notamment qui tenaient à l'état de son ami à ce moment-là. Elle voulait déterminer qui il était, car à vrai dire elle l'ignorait encore. Et elle avait l'intuition que tous les mystères de Cecil seraient démêlés si elle parvenait à savoir ce qui l'avait à ce point meurtri.

Quand il fut un peu habitué à la lumière, Cecil leva des yeux lourds de fatigue vers Sally. Il donnait l'impression de la regarder au travers des barreaux d'une prison, qu'il n'aurait pu scier ni limer quand bien même il aurait eu les meilleurs outils en main. Le piège devait être plus profond que cela.
- Dis-moi ce qui se passe, dit Sally en s'asseyant sur le bout du lit.
- Tu ne comprendrais pas, répliqua Cecil sans cacher sa colère.
- Alors explique-moi.
- Ce sont des choses qui te dépassent ! Même si je te parlais comme à la petite idiote que tu es, tu ne saisirais pas un traître mot de... !
Il fut interrompu et déséquilibré par l'oreiller que Sally lui jeta en pleine tête. Il le débarqua sur le sol d'un geste brusque et poussa un profond soupir, les yeux rivés sur le plafond. Ses nerfs et ses veines qui avaient battu si fort sur son visage s'apaisèrent peu à peu.
- Où est-ce que tu as appris à faire ça ? finit-il par demander, en désignant mollement la porte rester entrebâillée.
- Simon m'a montré. Tu sais cet empoté de binoclard, répondit Sally en reprenant des mots que Cecil avait tenus par le passé. Tu sous-estimes trop les gens autour de toi Cecil, ça te vaut des mauvaises surprises. Maintenant explique-moi pourquoi tu es resté enfermé depuis qu'on est revenu de la mission.
Il était inutile de lui dire, encore moins de lui montrer, qu'elle était inquiète, qu'elle savait que s'il avait peur, il était logique qu'elle ait peur aussi puisque leurs destins étaient liés depuis qu'ils avaient fui le Laboratoire il y avait de cela plus d'un an. Il fallait simplement que Cecil s'ouvre.
- N'oublie pas que je suis ton alliée, reprit Sally, en le paraphrasant encore.
Lui, qui avait prononcé ces mots jadis pour s'assurer qu'il aurait une emprise sur la Paria qu'elle était, se sentit mal d'en être le nouveau destinataire. Mais il savait qu'à sa différence, Sally ne les employait pas à de mauvais desseins. Quelle honte pour lui. Aurait-il changé, depuis que la sécurité de ce QG lui avait ouvert les bras, même clandestinement ?
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Ithilion


Chevalier Ailé (Ithilion)

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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyDim 15 Avr - 17:36

Etre tous réunis ainsi autour d'une table et jouer aux cartes réveilla en Ithilion d'anciennes sensations. Le temps de cette partie, il en vint presque à  oublier le chaos de ces derniers mois au sein de son équipe. Lorsqu'il jouait, chacun connaissait son investissement disproportionné dans le déroulement du jeu, comme si le dénouement risquait de lui coûter toute sa fortune. Pourtant cela n'expliquait pas cette vague de nostalgie qui l'enveloppait d'une douce chaleur. Il n'oubliait pas. Le réveil avait été douloureux. Une douleur accrue par la réalité de l'implication de ses proches dans son propre mensonge. Aujourd'hui encore, et même si la raison l'intimait de se rendre à l'évidence, il n'arrivait pas à admettre que toute cette histoire n'était que le fruit d'une imagination défaillante. Cette odeur, cette personnalité, cette histoire, il n'avait tout simplement pas pu les inventer. Ce détail éclata dans son esprit à peine revenu à un état de quiétude. La perturbation ricocha dans chaque coin et sema le trouble.
A l'appel du verre de l'amitié d'Alaryk, la chope du chevalier foudroyé par le doute se souleva avec un mécanisme presque robotique. Le choc des pintes le ramena au présent et sa remise en question s'évapora aussitôt, laissant place à un sourire. Fort heureusement, personne ne s'en aperçu, il n'aurait pas apprécié devoir se justifier de cet instant d'absence.
Ce temps de réconciliation fût de courte durée. Il ne faisait aucun doute qu'Ethan n'intégrait toujours pas Sally. Porté par l'éducation Ünik et martial, la nature de la jeune fille lui inspirait un profond dégout. Il n'arrivait même pas à l'oublier. La remarque piquante entraina rapidement une escalade qui se termina par le départ en trombe de Sally, emportée par la colère. La porte du réfectoire claqua et un silence lourd en suivit l'écho.
Ithilion posa son jeu avec un soupire. La partie était visiblement terminée.

-Tu ne peux pas la lâcher un peu ?
La question ne cachait pas son agacement. Connaissant les signaux d'alarme de son ami sur le bout des doigts, Ethan comprit que sa réponse  risquait d'entrainer un nouveau conflit si il tentait de se justifier. Il préféra la voie de l'apaisement :
-Je m'excuse, je ne voulais pas être désagréable, c'est juste que je ne comprends pas du tout ce que son fou de compagnon peut avoir.
Alaryk  opina de la tête. Toute la soirée, il avait vu Cecil évoluer avec une grande aisance dans la soirée mondaine. Il ne comprenait pas quelle mouche avait bien pu le piquer si subitement. L'homme lui donnait l'impression d'avoir rencontré la mort en personne. Depuis leur retour du château du comte Everlue, le majordome restait cloitré dans sa chambre sans donner de signe de vie, seule sa jeune amie tentait de lui rendre visite pour se faire jeter à peine arrivée. L'Ordre n'allait pas laisser un non-soldat jouir aussi longtemps d'une place  sans bonne raison d'être inactif. Cecil avait intérêt à se reprendre rapidement à défaut d'expliquer le motif de ce dérapage.

-Ce n'est pas à moi qu'il faut t'excuser. reprit Ithilion qui n'entendait pas laisser passer l'attitude de son équipier aussi facilement.  D'ailleurs, on ne s'excuse pas soit même, on demande pardon.
La réplique d'Ethan fût tué dans l'oeuf par le claquement de deux immenses battoirs contre la table. Sentant que la situation s'échauffait trop vite à son goût, Alaryk avait décidé d'y mettre un terme tant qu'il en était encore possible. D'une voix calme mais implacable, il somma aux deux üniks de ne pas rajouter un seul mot à cette discussion. L'ambiance se refroidit aussitôt devant le regard approbateur du colosse qui se reposa sur le banc.
Un groupe de jeunes recrues entrèrent dans la salle, guidés par l'éclatant capitaine Dawkins. Une dizaine d'enfants, n'ayant pas dépassé les dix étés, dont les regards chargés d'innocence contemplaient avec un mélange d'enthousiasme et de frayeur ce qui deviendrait peut être leur futur zone de repas. Encore très loin de se douter des épreuves et des obstacles qui les mèneraient tout droit vers une vie faite de violence, de sang et de mort. Il ne fallut pas longtemps avant que de nombreuses paires d'yeux curieux ne se posent sur l'équipe Sigma formée par Ithilion, Alaryk et Ethan. Le capitaine en profita alors pour présenter avec beaucoup d'éloge ce qu'il appela la meilleure équipe de l'élite des Chasseurs Ailés. Vendre du rêve à ces jeunes âmes à l'esprit bien malléable renforcerait leur conviction d'arriver jusqu'au bout.
Étrangement agacé contrairement à son habitude à être le centre d'attention, Ithilion se leva sans un mot avant de quitter les lieux. En passant près du groupe, le chevalier ne manqua pas de recadrer un jeune garçon qui reluquait sa chevelure décolorée.

"Tu veux ma photo le morveux ?"
****
Le Quartier Général était vide en ce moment. Beaucoup de Chasseurs Ailés se formaient actuellement dans un camp à l'extérieur d'Anathorey. Les entrainements constituaient une grande part de leur quotidien. Bientôt leur équipe devrait être appelée à partir là bas, une fois que les démarches administratives aboutiront à la validé de leur réaffection dans le circuit.
En dehors du rythme soutenu, des exercices repoussant les limites du corps, de l'entassement perpétuel et des ordres beuglés à flots dans un excès d'autorité, ce qui dérangeait le plus le chevalier c'était de laisser Sally. Son instinct lui soufflait que quelque chose se tramait. Jamais il ne pensait voir un jour Cecil dans cet état. Même sa protégée donnait l'impression de ne rien comprendre à cette crise d'isolement. Les quelques phrases qu'elle lui avait rapporté ne présageait rien de bon. Après tout, il ne connaissait qu'un infime morceau du passé de Sally et pour ainsi dire rien de celui de Cecil. Il se rendait compte de la négligence dont il avait fait preuve en les intégrants à l'Ordre sans plus d'information.
Appuyé sur la barrière de la coursive donnant sur le jardin, Ithilion contemplait l'immense chêne contre lequel il avait l'habitude de méditer.  Dans le jardin apparut de nouveau Dawkins, toujours suivit par sa bande. De la où il était, on aurait dit des petits canetons qui tâchaient de ne pas lacher leur seul repère dans ce territoire inconnu. Amusé par la scène, Ithilion tenta de se remémorer ses premiers pas, mais il n'arriva pas à développer plus que des sensations floues. Il dut se résigner, il ne déchirerait pas ce voile terne entre sa conscience et ses souvenirs lointains. L'avant avait-il déformé sa mémoire vraie ? Une boule d'angoisse se noua dans sa gorge.
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Sally Sullivan


Jeune fille traquée (Sally S.)

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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyJeu 10 Mai - 19:58

Cecil était parvenu tant bien que mal à camper sur ses deux pieds. La lumière lui faisait mal à la tête, laquelle s'était mise à tourner dès qu'il fut levé. Son corps, engourdi par l'immobilisme, se défroissa douloureusement lorsqu'il marcha pour se regarder dans le miroir. Cecil avait l'air d'un malade qui venait tout juste de se réveiller d'un profond coma. Sa peau était marquée de centaines de reliefs rosâtres, là où les draps s'étaient ancrés. Il suivit le chemin d'une de ces lignes tortueuses qui courait jusqu'à son visage. L'obscurité avait rendu son teint crayeux. Par dessus ses joues creuses, il vit deux cernes tomber sous ses yeux. Quant à ses cheveux, tout portait à croire qu'ils avaient explosé pour former un bouquet d'épis. Il n'avait jamais été aussi négligé depuis qu'il s'était échappé de chez Sullivan. Ce qu'il y avait vécu était indicible pour lui, mais que la seule crainte de se retrouver de nouveau entre les griffes de cette sorcière le fasse tomber aussi bas lui parut soudain lamentable. Cecil se sentit minable. Lui, qui se montrait toujours prudent, lui, qui anticipait toujours ce que faisait son adversaire, avait été surpris, immensément surpris lors de la soirée d'Everlue. Jamais au grand jamais il n'aurait cru se retrouver nez à nez avec Rainer. Enfouir son souvenir au plus noir de sa conscience avait altéré l'habituelle lucidité du faux majordome. S'il avait eu la force d'affronter ce qui le hantait, il aurait certainement envisagé l'hypothèse des retrouvailles et aurait élaboré un plan pour éviter de perdre la face. Au lieu de cela, il avait laissé l'ambiance du bal lui monter à la tête. Ces danses mondaines et cette atmosphère de luxe, au parfum de sa jeunesse, lui avaient fait oublier qu'il n'était pas libre. Plus dure en fut la chute.
Sally était désarmée face à la détresse de Cecil. Elle l'était encore face à bien des choses, elle avait l'intelligence de l'admettre. Le reproche que Cecil lui avait fait était juste, il y avait de très grandes chances pour qu'elle ne comprenne pas ce qui l'anéantissait depuis des jours.
- S'il te plaît, si tu ne veux pas m'en parler, au moins ressaisis-toi.
Cecil la dévisagea au travers du miroir.
- Tu as raison.
Il se redressa, soupira, et s'agita d'un coup pour ranger tout ce qui traînait dans la chambre. Sally dût se lever pour qu'il puisse faire le lit.
- Je vais sortir aujourd'hui, dit-il en regonflant son oreiller. Laisse-moi remettre un peu d'ordre dans tout ce bazar et je me remettrai au travail – son regard se perdit un instant dans le vague. Un jour je te donnerai une explication. Tu as ma parole.
Cecil avait rarement parlé d'une voix si douce, sur un ton exempt de tout dédain. Débarrassé de son arrogance, il avait l'air d'être une toute autre personne. Lui-même déstabilisé, il était déstabilisant.  Sally ne souhaitait pas le brusquer. Elle hocha la tête, elle avait compris le message.
- Fais un brin de toilette, lui conseilla-t-elle depuis le pas de la porte. Tu as une sale tête.
« A vos ordres » fut ce que Cecil lui lança alors qu'elle sortait.

Drôle de changement, songea la jeune recrue. Cecil qui semblait si droit dans ses bottes se révélait  plus versatile que son allure austère ne laissait à penser. Sally se mit à la recherche d'Ithilion afin de tout lui raconter.
- J'espère qu'il s'est repris une bonne fois pour toutes, dit-elle lorsqu'elle l'eut retrouvé sur la coursive dominant les jardins.
Sally espérait certes, mais elle avait l'impression que ce qui s'était passé pendant la soirée avait durablement marqué Cecil. Peut-être qu'il ne serait plus jamais vraiment le même. Peut-être que ce n'était pas à déplorer.
- Pourquoi cet air préoccupé ? demanda-t-elle au Chevalier aux cheveux blancs, qui n'était pas bien bavard.
En bas, le capitaine Dawkins faisait visiter les jardins aux jeunes enfants éblouis par la beauté des lieux. D'une main gantée, il leur montrait les pelouses et les parterres de fleurs.
- Seuls les Chasseurs gradés ont le droit de rester ici pour se reposer, ou de marcher sur les pelouses. C'est un privilège de classe : ceux qui n'ont pas le rang de Chevalier ne peuvent s'y promener, c'est interdit.
- Alors nous sommes en train d'enfreindre les règles ? s'enquit un enfant à la tête toute blonde.
- Nous vous inquiétez pas, répondit le capitaine de son sourire flamboyant, la visite des futures recrues prévoit que vous puissiez découvrir de nombreux recoins du quartier général. C'est une sorte d'avant-goût de ce qui vous attend en cas de succès.
- Capitaine Dawkins, comment font les autres si les jardins ne sont autorisés qu'aux Chevaliers ?
- Il arrive que les domestiques et les membres du personnel administratif doivent passer par ici, afin d'éviter de faire de trop grands détours. Ils n'ont le droit que de traverser les lieux rapidement, sans jamais s'y arrêter.
- Comme le monsieur, là-bas ?
Le capitaine écarquilla des yeux éberlués lorsqu'il aperçut Cecil qui trottait énergiquement en direction de l'office de l'aile ouest. Il autorisa les enfants à se disperser un peu dans les jardins le temps de s'approcher de ce véritable revenant.
- Fried !
Le faux majordome se retourna au deuxième appel. Il avait complètement oublié que ce nom sec était l'identité sous laquelle il avait été présenté au QG – laquelle avait été peu usée car il avait pris l'habitude d'être apostrophé par « toi là-bas » ou un condescendant « valet ».
- Vous êtes de nouveau sur pieds, je n'aurais jamais imaginé vous voir aujourd'hui !
- Eh bien me voilà, répondit Cecil dans un demi-sourire avant que l'éclatant militaire n'ajoute quoi que ce soit. Pris au dépourvu, il chercha ses mots, ce dont il n'avait pas l'habitude.
- Je supervise une visite pour nos futures jeunes recrues. Ces enfants se montrent très curieux et enthousiastes.
- C'est charmant, fit le faux majordome en tâchant de ne pas laisser transparaître son désintérêt pour l'information.
- Que direz-vous de prendre un verre demain soir, Fried ? Voilà longtemps que...
- Cecil, corrigea l'intéressé. Je suis entré au QG sous une fausse identité sur ordre du Chevalier Gwendilan.
Dawkins afficha une mine totalement hébétée.
- J'étais ennuyé que vous soyez le seul de « l'équipe » à ne pas être au courant. Me voilà soulagé. Je prendrai une choppe demain soir avec grand plaisir, capitaine. Sur ce, je vous prie de bien vouloir m'excuser, le travail m'attend.
Les enfants s'approchèrent du capitaine abandonné au milieu du chemin. Il n'avait rien contrôlé lors de cette entrevue, ce qui le plongeait dans un vaste sentiment de ridicule. Et ce nom... Cecil ? Tant de mensonges – ou de vérités dissimulées ? - dans ce quartier général le mettaient mal à l'aise. Comment être sûr qu'il ne se ferait pas bientôt poignarder par l'un de ses frères d'armes, qui s'avérerait être un neveu caché du Prince Faust ? Les gamins levaient des yeux étonnés vers leur tuteur, qui ne pipait mot, l'air totalement ailleurs. Ce monde était fou. Dawkins reporta son attention sur les mômes, qui lui rendirent un sourire attendrissant. Au moins à cet âge-là, on pouvait encore rattraper les ravages d'un esprit corrompu par le vice. Le capitaine aimait cette sécurité que garantissait l'armée : l'ordre, la discipline, la droiture.
- Reprenons notre chemin.
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Ithilion


Chevalier Ailé (Ithilion)

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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyDim 3 Fév - 13:53

La question mit du temps à atteindre l'attention d'Ithilion. Le petit groupe dans le jardin mené par le fier capitaine occupait l'ensemble de ses pensées. Même si étrangement, il ne parvenait pas à mettre de mot sur ses réflexions. Un brouillard de ressentis se mélangeaient actuellement pêle-mêle à l'intérieur de sa tête. Voir ces futures recrues découvrir l'Ordre le sourire aux lèvres, à un âge où d'autres jouaient et découvraient le monde avec insouciance, dessinait en lui une sombre mélancolie. Et non par la dévotion que ces enfants vouaient déjà à la valeur que représentait cette institution et les glorieux soldats qui y résidaient. Non. Le sentiment venait d'un recoin bien plus profond, caché au fond de ce brouillard et dont seul l'écho remontait à la surface.
Quand la voix de Sally perça sa bulle, Ithilion eut un léger sursaut. Un privilège rare. Pour cacher sa gêne, l'Ünik tenta de répondre au tac au tac une banalité :

-Je me remémore simplement mes premiers pas ici.

En réalité, depuis l'accident avec Ethan et la révélation, Ithilion ne risquait plus à plonger dans son passée. Il ne faisait plus confiance à ses propres souvenirs. Comme si chacun d'entre eux pouvait lui éclater à la figure avec la même violence que la vérité sur l'entité qu'il avait considéré comme son maître.
Il ne savait pas si son stratagème avait masqué sa déroute aux yeux de Sally. Toutefois, un évènement attira l'attention de tout le monde dans le jardin.  Alors que beaucoup le pensait aux portes de la mort, voir déjà de l'autre côté, Cecil traversait le jardin avec un aplomb retrouvé. Il fût intercepté par un Dawkins médusé qui n'attendit pas d'avantage pour le rejoindre. La configuration du jardin rapporta l'ensemble de la discussion aux oreilles des deux spectateurs sur la coursive.
Lorsque Cecil révéla sa véritable identité de la même manière qu'il aurait parlé de la météo, Ithilion écrasa son poing contre la rambarde en pierre.

-Mais quel abruti ! A peine rétabli..

La rage emporta le reste de ces mots. Il se mit tout de suite en direction de la zone vers laquelle semblait converger le faux-majordome. Période de dépression ou non, le chevalier allait lui faire passer un sale quart d'heure.  Le général Dawkins faisait certes parti du cercle très restreint sur qui Ithilion pouvait compter, mais il n'en restait pas moins un homme droit à la valeur forgée par le respect de la hiérarchie et de l'Ordre. La réalité sur Cecil et Sally risquait de buter sur ses principes, car Dawkins n’appréciait que ce qui était décrété par le règlement ou par ses supérieurs.
Ithilion allait très vite devoir lui parler, s'assurer que le jeune gradé n'allait pas rapporter cette information. Si une nouvelle enquête était ouverte, la cour martiale ne l'épargnerait pas, mettant en péril les deux réfugiées qu'il avait fait intégrer de manière illégale dans l'Ordre.

Les couloirs défilaient à grandes vitesses. Depuis quelques semaines, la situation lui échappait totalement et alors qu'il retrouvait enfin un semblant de contrôle sur le cour de sa vie, une simple phrase risquait de tout foutre en l'air. Une sensation rare grossissait dans ses entrailles. Ithilion qui s'était toujours imaginé intouchable, à la liberté inconditionnelle, avait découvert la force brute et impitoyable de la machine hiérarchique militaire d'Anathorey et espérait à ne plus devoir y faire face. Celle-ci le briserait sans aucun effort et le remplacerait par un autre pion plus docile. Il ne laissera pas ce noble de pacotille continuer agir selon son bon vouloir. Ensuite, il ira parler à Dawkins pour rattraper la situation.
Il ne fallut qu'une poignée de minutes pour retrouver et fondre sur Cecil comme un oiseau de proie. Malgré leur différence de taille, la poigne du chevalier colla sans effort l'ünik contre le mur par le col de sa tenue de service. Le visage pâle, creusé par des jours de manque d’appétit ou de sommeil, Ithilion n'eut pourtant aucune retenue dans ses gestes pour ce blanc-bec. Son air fier en toute circonstance, son regard condescendant qui rappelait sans cesse ses hautes origines, tout donnait chez cet homme une irrésistible envie de le frapper. Pourtant Ithilion se retint, toujours sous la menace du moindre écart.
-Tu me déçois. lâcha-t-il simplement en plantant ses yeux dans ceux de celui qu'il tenait. Moi qui te pensais si intelligent...Ton arrogance cache finalement un crétin. Tu es bien beau pour faire des leçons, mais lorsqu'il s'agit de les appliquer à toi même il n' y a plus personne. Remarque je ne m'étais jamais attendu à autre chose de ta part.
Son étreinte ne se relâcha pas. Même si il savait pertinemment que ces mots s'écraseraient vainement contre l'orgueil de Cecil, tant pis il allait au moins le mettre en garde :
-Tu viens simplement de nous mettre à nouveau sur la sellette. Cedric n'est pas qu'un soldat sans cervelle. Si il est arrivé où il en est  aussi jeune c'est pour plusieurs raisons.
Sa main relâcha le col de Cecil qui put enfin reprendre pleinement son souffle.
-Je ne sais pas ce qu'il s'est passé en fin de soirée l'autre jour, mais jamais toi et Sally ne serez plus en sécurité qu'ici. A condition que chacun joue son rôle pleinement jusqu'au bout. Si il y a quoique ce soit, je t'invite à m'en parler dès maintenant car garder tes minables secrets pour toi ne t'aidera pas à survivre plus longtemps dans cette jungle.
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Sally Sullivan


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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyDim 3 Fév - 15:56

- Lâche-moi immédiatement, cracha Cecil en claquant d'un large revers la main du petit Chevalier qui avait osé l'empoigner par le col. Sa haute silhouette sombre se courba en avant pour toiser de toute sa hauteur la petitesse du soldat blanc. Ithilion avait sans le savoir dégoupiller ce qui ne demandait qu'à jaillir en dehors de Cecil, depuis des semaines entières.
- Je te déçois ? Mais qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ?
Les pas pressés de Sally, qui n'avait pas réussi à suivre Ithilion assez vite, se firent entendre. Elle s'immobilisa de surprise lorsqu'elle vit les deux hommes près à se foncer dessus comme deux taureaux qui allaient s'affronter.
- Tu me traites de beau parleur, mais toi aussi tu te poses là quand il s'agit de donner des leçons. Pourtant tout ce que tu savais de toi-même jusqu'à maintenant s'avère n'être qu'une farce dont tu es le dindon.
Sally amorça un pas mais Cecil l'arrêta d'un geste vif, sans quitter Ithilion des yeux. Dans son regard planait un léger voile de folie perdue.
- Pourquoi est-ce que tu t'obstines à croire qu'ici-bas quelque chose te protège ? On t'a menti. Tes amis, tes plus que frères, n'ont même pas eu la loyauté de t'avouer que tes souvenirs étaient faux. Maintenant que le rideau est tombé, quel genre de rôle veux-tu que l'on tienne exactement ? Plus personne n'est dupe de quoi que ce soit.
- Ca ne sert à rien de revenir là-dessus Cecil fit Sally qui osa s'approcher cette fois. Alaryk et Ethan se sont expliqués. Même s'ils avaient fait ce que tu dis, Ithilion ne les aurait certainement pas crus.

Cecil recula un peu. Le trouble de ses yeux s'en alla enfin pour laisser place à l'habituelle lucidité qui habitait ses pupilles. Le visage froissé par le doute, le faux majordome reprit :
- Je ne vois pas de quelle sécurité tu veux parler. Du moins, depuis que l'on sait qu'on ignore tout de cette vérité, je ne suis plus sûr de notre sécurité chez les Chasseurs ailés. Quelque part, je me demande si le seul miracle qui nous a fait échapper à notre passé ne serait pas l'impénétrabilité des murs de l'armée !
Plus loin dans le jardin, la visite de Dawkins et des enfants se poursuivait. Personne ne semblait prêter attention à eux. A croire que tous évoluaient dans des dimensions voisines mais non mitoyennes, qui ne s'effleuraient même pas, sourdes l'une à l'autre. Tout le Quartier général obéissait à cette loi curieuse.
- Quoi qu'il en soi, avant de me prendre de haut, tu ferais mieux de balayer devant ta porte, Ithi...
- Bon, ça suffit maintenant, le coupa sèchement Sally en s'interposant entre eux. Je sais que vous disputer vous amuse beaucoup, mais on a d'autres chaelums à fouetter en ce moment, vous ne croyez pas ?

La jeune femme passa de Cecil à Ithilion, puis d'Ithilion à Cecil, pour s'assurer qu'ils n'allaient pas tout de suite se sauter à la gorge. Au vu des récents événements, qu'ils aient touchés l'un ou l'autre, mieux valait faire preuve d'un peu de sang froid. Pour une fois, juste pour une fois.
- Je ne suis pas sûre de comprendre ce qui t'arrive Cecil. lui dit-elle avec une infinie douceur. Même si je te connais depuis longtemps, je ne connais pas le fardeau que tu portes. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'a pas l'air de s'alléger...
La petite disciple se tourna vers Ithilion.
- Quant à toi, petit maître, tu ne pense pas qu'il y a une petite part de vérité dans ce qu'a dit Cecil ?
Elle arborait un air très soucieux. L'écho d'une certaine folie résonnait dans les couloirs du QG, un peu semblable à celui qui cognait contre ceux des Laboratoires de Sullivan. Tout prenait un son et une odeur de danger.
- Je dis ça parce que... parce que maintenant que tu sais que tes souvenirs sont faux, je me demande pourquoi tu n'as pas réussi à mettre la main sur la vérité... C'est à croire que quelqu'un, quelque part, ne veut pas que tu saches certaines choses.
Le visage de la jeune femme s'attarda dans celui de son ami. Il devait comprendre qu'elle n'était pas son ennemie, qu'elle était à même de le comprendre. Quelque part, elle avait le sentiment qu'ils étaient deux rescapés de deux naufrages différents, qui avaient trouvé un même radeau pour espérer s'en sortir. A condition seulement qu'ils se décident à se faire confiance une bonne fois pour toutes.
- C'est comme si tu avais mis sans le savoir le doigt sur un secret... Peut-être qu'il faudrait avancer avec ça en tête, à partir de maintenant.

Cecil demeura silencieux face à Ithilion et Sally. Avancer avec des secrets allait se révéler bien difficile. Derrière la muraille de leurs visages incrédules, il se sentait acculé. Cette matinée, où il s'était enfin levé, sonnait sans doute la fin de tous ses secrets. Il poussa un très profond soupir de dépit, de résignation et de désespoir.
- Bon, fit-il en passant lentement une main dans ses cheveux décoiffés. Il est sans doute temps que je vous raconte tout. A tous les deux. Mais pas ici, s'il vous plaît... Car ce sont des affaires très délicates.

Son expression était contrite de douleur. Cecil savait que la honte allait bientôt lui noyer la gorge à lui donner l'envie d'aller se fracasser dans les bras de la mort. Le pire serait sans doute la réaction d'Ithilion. Oh, non pas qu'il l'estimât au point de craindre de tomber en disgrâce à ses yeux, non, non. Mais la moindre moquerie serait susceptible de le pousser à bout. Sally quant à elle lui adressait toujours cet air bienveillant et soucieux, dont elle avait le secret. Comme si elle était sa petite sœur et sa maman à la fois. Comment le prendrait-elle ?
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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptySam 9 Mar - 14:19

Quelques semaines plus tôt, les mots acérés de Cecil auraient laminé le peu qu'il restait de la constance d'Ithilion. Depuis, il avait justement balayé devant sa porte, sinon il n'aurait jamais réussi à repartir en mission au sein de son équipe. Cette trahison commune surréaliste, il y pensait tous le jours et il comptait bien mettre la lumière sur ce voile qu'on avait délibérément maintenu sur sa personne.En attendant, il s'était juré de ne plus laisser la moindre faiblesse ressortir. Que ce soit ses frères d'arme, Sally ou par-dessus tout Cecil, personne n'aurait dû le voir dans un tel état. Mais l'histoire était ainsi écrite, il s'était préparé aux conséquences car cette période le poursuivra et cette erreur lui vaudra d'autres réflexions à l'image de la séquence qui venait de se déroulé.
Une autre raison permit à Ithilion de ne pas dérayer d'avantage : il avait parfaitement anticipé la réaction de Cecil. A l'instar des jours sombres du chevalier, le compagnon de Sally était devenu depuis le retour de la dernière mission que l'ombre de lui même, en proie d'un mal que cette fois personne savait expliquer. Déjà d'ordinaire piquant dans ces propos, son état d'animal sauvage blessé ou apeuré avait simplement fait ressurgir l'essence de sa nature lorsqu'il s'était fait prendre violemment à parti.
C'était pourquoi les coups qu'il porta à Ithilion au travers du fond de ses pensées n'eurent guère plus d'impact qu'à l'ordinaire. Ils se haïssaient depuis le début et jubilaient à chaque joute gagner sur l'autre. Pour lui, cette vérité que tentait de dépeindre Cecil n'était que le fruit d'une psychose récente et de son égoïsme. Il s'était toujours méfier de l'Ordre des Chasseurs Ailés et n'avait jamais apprécié que Sally s'y enrôle pour devenir plus forte, plus indépendante. Inutile de connaitre leur histoire pour comprendre l'emprise que l'ünik avait pu exercer sans peine sur la jeune femme alors si candide.
Aujourd'hui sa protégée avait bien changé. Ce fût avec un ton autoritaire qu'elle mit fin à la querelle avant qu'elle ne s'envenime d'avantage. Son regard chargé de douceur navigua entre les deux hommes avant de les mettre chacun face à la réalité de la situation.
L'echo des pensées de Cecil dans les mots qu'elle adressa à Ithilion le déstabilisa un peu plus. Bien sur, il ne voyait plus l'Ordre comme avant, cette histoire montrait bien que quelque chose clochait. Pourquoi un corps d'élite mettrait autant de moyens pour garder un soldat sujet à des hallucinations ? La question le travaillait également. Toutefois, il considérait cet endroit comme sa maison et ses valeurs le poussaient à laver ses lettres de noblesse plutôt que de l' abandonner si celles-ci s'étaient retrouvées salies par de sombres manigances. 
                 
Le regard capté par celui de Sally, Ithilion lui répondit à voix basse :
-Justement. Qu'est ce qui pousserait l'armée d'Anathorey à garder un soldat déviant ? A monter une telle pièce de théâtre pour me confiner dans une illusion qui a priori ne mènerait à rien ? J'ai tiré sur un de mes coéquipiers et je suis toujours en service. Sans dire que je ne crains rien, je ne pense pas me tromper en affirmant avoir de l'important pour eux ici.
Ithilion se retourna alors vers le faux-majordome.
-Et ce n'est pas être un simple soldat sans cervelle que de penser ainsi. Nous sommes tous les pions d'un grand échiquier. Cependant, je compte bien jouer à mon tour et trouver le roi pour le mettre mat! Et ça, ça ne sera pas possible en fuyant éternellement.

Le chevalier remontait doucement en pression au fur et mesure qu'il s'expliquait. On s'était suffisamment moqué de lui, les responsables de cette histoire ne s'attendaient certainement pas à ce leurs actes ne les rattrapent un jour, couvert par l'anonymat et la puissance des postes qu'ils occupaient, mais Ithilion était décidé depuis un moment, il partait en chasse.

 -Tu vas me dire que cette histoire ne te concerne pas. Très bien. Mais tu parles d'insécurité alors pour l'heure, tant que tu ne cris pas la vérité sur vos identités à tous les Chasseurs Ailées que tu croises, je ne vois rien qui devrait vous inquiéter. A moins que tu es quelque chose à nous dire ?
Un silence se posa. Dawkins et ses recrus avaient continué la visite hors du jardin, ne laissant plus que le ronronnement sourd et lointain de la ville d'Anathorey napper le fond sonore. Soudain Cecil se mit à soupirer d'une façon qui précédait toujours un terrible aveux. La demande qui formula derrière sonna de manière très inhabituelle et son visage arbora quelques instants les traits d'une profonde fatigue bien antérieure à l'état dans lequel il se trouvait. Tous ces détails commençaient à alarmer l'instinct d'Ithilion. Les récents changements brutaux d'attitude de Cecil n'annonçaient vraiment rien de bon.
-Bien. lâcha simplement Ithilion l'air grave. Suivez moi, on va se mettre dans une salle de réunion.
Les salles de réunion militaire se trouvaient dans une aile au premier niveau en sous-sol. Sally et Cecil n'avaient jamais eu l'occasion de se rendre dans cette partie du Quartier Général car elle était principalement réservée aux gradés lors d'établissement de missions sensibles. Deux portes en métal à double vantaux se trouvaient de part et d’autre du couloir dans lequel Ithilion s'était engouffré. Au-dessus de chacune d'entre elles se trouvaient une lampe rouge et une lampe verte. Le chevalier s'approcha de la première porte avec une lampe verte allumée et sorti un badge qu'il posa sur le petit boitier qui se trouvait à droite de l'encadrure. La console disparut dans le mur et la porte s'ouvrit automatiquement laissant apparaitre des battants si massifs qu'on venait à se demander si un homme normalement constitué arriverait à l'ouvrir seul.
A l'intérieur de la salle tapis par une moquette rouge trônait une grande table ovale avec un écran numérique incrusté en son centre. Les murs arboraient très sobrement des panneaux en bois blancs ouvragés qui remontaient jusqu'à un plafond si bas qu'Alaryk devait légèrement s'incliner lorsqu'il se déplaçait ici. Malgré l'élégance de la pièce, bien que très simple dans sa décoration, il y régnait une atmosphère  pesante, voir écrasante.
En passant le palier, la console d'entrée était visible à présent de l'autre côté de la paroi.

-Je ne connais pas la nature de ce que tu as à nous dire. dit alors Ithilion en allant s'installer à une chaise. Mais tu peux être certain qu'ici aucunes paroles ne sortiront de cette salle. Elles ont été construites pour confiner les secrets d'état les plus inavouables. Nous ne sommes plus que tous les trois.
Le regard d'Ithilion se porta vers celui qui allait prendre la parole. Les coudes posés sur la table, ses mains se joignirent devant son visage, tandis que l'épaisse porte refermait l'accès de se véritable coffre-fort. Dans le couloir, une lumière rouge s'alluma.
                    
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Sally Sullivan


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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Je vous ai manqué ? [PV Ithilion] EmptyLun 11 Mar - 23:28

Sally découvrit la nouvelle zone du QG avec une surprise que Cecil ne partagea pas. Il marcha le regard fiché sur le sol, jusqu'à ce qu'Ithilion ouvre ce qui ressemblait à une salle secrète, dans laquelle il les invita à entrer. Les deux battants métalliques de la très grande porte se refermèrent derrière eux. Le silence feutré d'une pièce tapissée de rouge les happa. Une grande table trônait au centre. Ithilion s'y assit le premier, et tint à assurer Cecil qu'aucun propos prononcé ici ne risquait d'en sortir : l'endroit avait été pensé pour accueillir les réunions militaires portant sur les sujets les plus délicats. Sally fut tentée de demander au petit Chevalier d'où il tenait l'accès à une telle salle, mais les yeux fermés de Cecil et son expression de douleur naissante l'en dissuadèrent. Elle alla s'asseoir à son tour, mais pas à côté d'Ithilion. Elle se mit à deux chaises d'écart, pour qu'il reste une place pour Cecil entre eux. C'était un bon choix. Un face à face aurait trop ressemblé à un interrogatoire. Mais n'allait-il pas passer aux aveux, comme un délinquant ?

D'une main légèrement tremblante, il tira le dossier de la chaise vers lui. Son geste était si lent qu'on aurait pu croire qu'il avait peur de briser tout ce qu'il touchait. Il finit par s'asseoir, le regard plein de cernes levé vers l'horloge murale juste en face. Un nouveau soupir fut extirpé des tréfonds de ses poumons. Il posa ses mains sur ses cuisses, laissa retomber ses épaules en arrière et s'avachit un peu sur son siège. Le faux majordome avait retiré ses gants, abandonné son port de tête, relâché sa colonne vertébrale, laissé aller ses pieds devant lui. Plus aucun air sarcastique ne traînait sur son visage fatigué. Si fatigué qu'il ne portait plus la moindre trace de son ancien masque.
- J'aimerais que vous ne m'interrompiez pas.
Il n'avait encore jamais parlé avec une telle voix.
Où avait-ce commencé, déjà ? C'était il y a si longtemps qu'il n'était plus sûr de s'en souvenir. Peut-être n'y avait-il jamais eu de début comme on en lit dans les contes de fées, où la formule magique « il état une fois » permet de trouver des repères immédiats. Comment s'y prendre pour raconter une vie ? Car c'était ce que Cecil s'apprêtait à faire : narrer ce qu'il était, d'où il venait, comment il s'était retrouvé là, dans ce Q.G, avec eux.
- C'est une très, très longue histoire.

Mais il était nécessaire qu'il la raconte entièrement.

Il y avait vingt-six ans de cela, peut-être vingt-sept, il ne savait plus très bien, il naquit à Anathorey, dans l'une des plus vieilles et prestigieuses familles de l’Élite nobiliaire. Il n'avait pas cinq ans lorsqu'il comprit qu'il portait un nom si prestigieux qu'il suffisait que quelqu'un le prononce pour soumettre tous les autres. Il sut que les autres avaient d'ailleurs le devoir de se soumettre. La valeur de son rang, de son héritage et de son titre lui avaient été transmise alors qu'il ne savait même pas s'habiller tout seul. Mais à vrai dire, il ne s'était jamais habillé tout seul, car un fils de Duc a nécessairement un valet de chambre et plusieurs valets de pied à son service. Aussi loin qu'il s'en souvienne, il avait toujours eu à ses pieds une armada de serviteurs, qui faisaient tout pour le satisfaire selon son bon plaisir. Il avait grandit avec beaucoup de complaisance dans cet univers où tout lui était dû, car c'était dans l'ordre des choses, car il faisait partie des forts. C'étaient son père et sa mère qui le lui avaient appris. Avant même qu'il ne sache lire, il savait sur le bout des doigts quelle était sa place dans l'univers.

Ses parents avaient veillé à ce qu'il ait une éducation parfaite, une instruction parfaite, un savoir-vivre parfait. Façonné à leur image dès tout petit, il était rapidement devenu l'image idéale d'un héritier tout à fait digne de prendre un jour la tête de la maison et d'arborer ses armoiries. C'était ainsi, c'était dans l'ordre des choses. Ce même ordre des choses exigeait qu'il côtoie ses semblables, à l'image de ses parents. Ils décidèrent qu'il devait se lier d'amitié avec le fils du Comte Vanclieff. Comme il était un fils qui avait assimilé la place qui serait la sienne, il obéit, et devint un ami de Rainer. Les convenances finirent par se changer en affinité réelle, puisqu'ils prenaient du plaisir à se voir régulièrement. Un peu comme Ithilion, Ethan et Alaryk s'il fallait faire une comparaison.
Quoique.
Non, ce n'était pas pareil. Cela n'avait rien à voir. Quand Rainer était là, qu'il fut invité chez lui ou l'inverse, il en oubliait les autres. Seuls leurs jeux comptaient, puis plus tard en grandissant leurs discussions, dans ces moments où ils pouvaient se retrouver ensemble sans faire trop attention à comment ils se tenaient, car ils se connaissaient depuis longtemps. Bientôt, la présence de Rainer lui faisait oublier qu'il devait la courtoisie à des jeunes filles de bonne famille, qui elles aussi méritaient tous les égards dus à leur rang. Il devait s'intéresser à elles et dans l'idéal se rapprocher d'une seule. N'importe laquelle du moment que ses parents et les siens approuvaient. Une union pourrait être envisagée, l'avenir du duché assuré et les traditions bien ordonnées.

Rien ne s'était produit selon ce qu'avait voulu sa mère. Cecil aimait Rainer, et Rainer aimait Cecil. Au cœur de l'adolescence, ils étaient à la recherche d'intimité, conscients qu'ils enfreignaient toutes les règles immuables qui régissaient leur monde. Ils avaient tout contre eux : les usages, la morale et la loi. Pourtant aucun des grands interdits ne les effrayèrent assez pour tarir leurs sentiments. Cela pouvait paraître étrange quand on connaissait son effronterie actuelle, mais il s'était avéré le plus craintif dans l'histoire. Rainer était plus courageux, il le rassurait toujours, il élaborait des stratégies et imaginait de bons mensonges pour qu'on leur fiche la paix. Il prodiguait toujours ses directives avec un regard plein de malice, en souriant, d'un air de défier le monde entier. C'était le genre d'audace dont le petit héritier parfait qu'il était avait besoin, lui qui n'avait jamais désobéi, lui qui ne connaissait pas la disgrâce, lui dont les louanges étaient chantés par des parents très fiers. Cela lui faisait du bien d'écouter Rainer, car même s'il avait voulu se discipliner, il n'aurait pas pu : il était viscéralement attiré par ce garçon. Il l'aimait de tout son être jusqu'au bout des ongles comme s'il lui était rentré sous la peau.
Les cachotteries durèrent un moment. Là non plus il ne savait plus vraiment combien. Tout se compliqua le jour où, quelque part sur leur plan réglé comme du papier à musique, un domestique ne fit pas exactement ce qu'il faisait depuis des années chaque jour, comme d'habitude. Une erreur ou une étourderie, que savait-il, l'avait fait revenir sur ses pas. Et il les avait surpris tous les deux.

Bien qu'il ait su avoir transgressé des règles, il ne ressentit de honte qu'une fois accablé par le regard de ses parents. Il s'en souvenait comme si c'était hier. Leurs yeux étaient plein d'une déception et d'un mépris dont jamais il n'aurait imaginé être l'objet. Ils n'avaient pas eu besoin de parler. De toute manière, ils ne savaient pas quoi dire. Ils devaient se demander ce qu'ils avaient fait de mal, ce qu'ils avaient omis de lui apprendre, ce qu'ils avaient dit qui ait pu être mal interprété. Mais au fond, ils se taisaient car ils savaient n'avoir commis aucun faux pas. Devant eux, devant leurs regards plein de réprimandes, Cecil osa à son tour lever des yeux dévorés par l'envie de se défendre. Lui non plus n'avait commis aucun faux pas, ni n'avait omis les principes qui avaient toujours régis sa vie. Il avait toujours été un modèle parfait en tout point et de toutes les façons. A moins que ne pas manifester de préférence pour une jeune fille, pour les jeunes filles en général, ne fut une faute ? C'était ce que ses parents lui affirmèrent avec vigueur. C'était ce qu'il contesta sans moins de force. Ce n'était pas une dissidence, c'était une différence. Ce n'était pas une déviance, c'était un amour dont ils n'avaient pas l'habitude. Ce n'était pas gênant, c'était exactement comme ce qu'on lisait dans les livres, à ceci près qu'il y avait deux princes dont l'un remplaçait la princesse. Ce n'était pas un abandon de virilité, au contraire, c'était une affirmation de lui-même, la plus belle et la plus parfaite qu'il avait encore jamais éprouvée. Un duel d'esprit et de cœur opposa pour la première fois les parents à leur fils.

Il aurait sans doute pu tenir sa situation très longtemps, il se serait montré très têtu et obstiné sans relâche, si Rainer n'avait pas immédiatement perdu tout son courage.
Dans l'intimité d'un couloir sombre ou d'une chambre mal éclairée, il s'était fait maître de leur secret. A la dénonciation du premier témoin venu, il s'était fait tout petit, s'était soumis, avait mis les genoux au sol et imploré à père et mère l'indulgence pour leur pauvre fils manipulé. Tremblant de toutes les larmes de son corps, Rainer avait déclaré, asséné, répété, hurlé que Cecil s'était servi de son Dzêta sur lui.

C'était faux. Mille preuves eu permis de comprendre que c'était un horrible mensonge. Ses parents savaient très bien qu'il ne pouvait utiliser son Dzêta qu'une seule fois sur une même personne. Ils savaient tout aussi bien que la cible n'était pas en mesure de se souvenir de cette emprise ni de l'ordre donné. L'ignorance de Rainer sautait aux yeux, ils n'y eu fallu qu'à admettre que leur fils avait agi avec le plein consentement d'un garçon qui partageait ses sentiments.

Pourtant son père et sa mère prirent la décision de faire comme s'ils croyaient Rainer. Ils décidèrent de présenter des excuses au Comte et à la Comtesse Vanclieff, pour le déshonneur immense qui avait été causé à leur fils, à cause du leur. Ils implorèrent leur pardon jusqu'à ce qu'ils promettent que rien de cette affaire ne sortirait du salon où ils s'étaient réunis pour débattre de la sombre affaire. Touchés par la détresse du Duc et de la Duchesse, qui s'étaient toujours montrés si vertueux et qui n'avaient pas demandé à avoir un fils possédé un mal si abject, ils leur indiquèrent une solution. Il y avait dans leur famille un garçon, un Erudit qui travaillait au sein des Laboratoires. Très au fait des questions touchant les maladies les plus malsaines de l'Ünicité, il pourrait très certainement aider Cecil à guérir.

Il ne fallut pas plus de temps au Duc et à la Duchesse pour décider de l'envoyer là-bas. Cela durerait le temps qu'il faudrait, cela coûterait ce que cela devait coûter, mais leur fils devait en revenir avec une santé rétablie et un honneur réparé. Il ne pouvait en être autrement.

C'est ainsi que Rainer pu refouler tout ce qu'il était au fond de lui-même, pour sauver ce que la vie avait décidé pour lui : son héritage, son rang, son honneur, au prix de son intégrité.

Lui, en revanche, ne s'était pas laissé faire. Il avait refusé de se faire traiter comme un chien. Il voulait faire preuve d'intégrité, se montrer fier, comme il l'avait toujours été. Ils s'y étaient mis  plusieurs pour l'arracher de sa maison, il avait fallu l'assommer pour le larguer dans le convoi et l'emmener aux Laboratoires. En se réveillant, il avait vu le visage d'Aaron, le cousin prodigue, juste au-dessus du sien. Il souriait, cela lui avait fait peur. Et juste derrière lui se tenait Madame Sullivan. Quant à ce qu'il s'était passé dans ces fichus Laboratoires, eh bien... Tout ce qu'il y avait à savoir, c'est qu'il avait été, du premier jour jusqu'au dernier, enfermé dans une chambre où la lumière était allumée le jour et éteinte la nuit. On ne l'en sortait que pour aller dans la salle où il subissait le programme de redressement de la virilité. Aaron utilisait plein d'instruments, au gré de ce qui relevait d'une créativité sadique plutôt que de la recherche scientifique.

Il savait qu'il n'était pas malade. Il n'avait jamais entendu changer quoi que ce soit à ce qu'il était, car il savait qu'il était né ainsi, et qu'il serait heureux s'il se laissait vivre ainsi. Si on le laissait vivre ainsi. Mais comme ce n'était pas le cas, il avait parfois été obligé faire semblant. Avec Madame Sullivan en personne, quand elle se sentait trop seule, comme Aaron régulièrement. A ceci près que ce petit homme dépravé aimait cela.

Cela avait duré huit ans. Au cours de ces années, il avait été amené à apercevoir Sally de temps en temps. Il l'avait même rencontrée. Mais Madame Sullivan refusait qu'elle soit utilisée pour son programme de redressement : c'était à elle qu'incombait ce rôle.
Cette Erudite n'était qu'une vieille chienne lubrique. C'était tant mieux, que son Laboratoire ait fini par lui péter à la gueule, qu'il ait pu partir avec Sally, et qu'ils lui aient échappé et qu'ils lui échappent encore maintenant.

Mais pour combien de temps ?

S'il avait été bouleversé pendant la soirée, c'était parce qu'il s'était retrouvé nez à nez avec Rainer. Il était là, planté devant lui, comme tombé du ciel. Il l'a immédiatement reconnu, cet ancien ami qu'il a indirectement envoyé se faire souiller par la science. Mais lui ne s'est pas laissé avoir, il est parvenu à faire douter Rainer. Il est reparti en s'excusant de son erreur, avec une très jolie femme à son bras qui l'appelait son époux et qui parlait de leurs enfants. Voilà ce que le mensonge de Rainer lui avait permis d'avoir : une vie décente. Il avait grandi, il s'était marié, il avait des enfants. Pourtant il avait lu dans ses yeux le même désarroi qu'autrefois. A présent, il portait sa lâcheté sur son visage. Mais le poids de ce masque devait être léger, ô combien léger, au vu de la tranquillité qu'il assurait. Peut-être qu'il aurait dû mentir, lui aussi.

Mais à l'époque, il n'avait tout simplement pas pu.

Cecil cessa de parler. La grande aiguille de l'horloge avait fait au moins un tour et demi. Il ne cessait de la fixer, trop effrayé pour affronter le regard de ses interlocuteurs, qu'il sentait déjà pesé contre ses tempes. Il avait parlé sans aucun tremblement dans la voix, sans émoi, sans faiblesse. Un timbre grave avait accompagné son récit, ainsi que plusieurs silences.
- Combien de temps doutera-t-il encore ? C'est la question. Il n'est pas à exclure qu'il veuille informer Aaron de cet événement. Ne serait-ce que pour partager son trouble. Je connais bien Rainer, cela lui ressemblerait bien, de faire ce genre d’imbécillité.

Un nouveau silence.
- Maintenant, vous savez tout.

Un soupir conclusif s'évapora entre ses lèvres blêmes et il ferma les yeux en laissant partir en arrière sa tête lourde, très lourde. Enfin. Enfin, il avait pu être lui.
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