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Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]

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Jeune fille traquée (Sally S.)

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MessageSujet: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Dim 18 Mar - 17:54

- Carré de huit ! s'exclama Alaryk en abattant la poutre qui lui servait de bras sur la table – réveillant au passage un réfectoire rendu apathique par un déjeuner lourd.
- Couleur, répliqua Ethan. Ses cartes claquèrent malicieusement sur la main posée par son ami. Un véritable coup de maître, qui ne pouvait être le fruit que d'un fin travail de stratège et d'une pincée de chance. Le sourire triomphal du colosse fondit en une moue agacée.
- C'est pas juste, tu pioches toutes les bonnes cartes.
Il savait que sa mauvaise foi lui vaudrait un énième sermon de la part d'Ithilion qui, s'il n'était pas aussi fort qu'Ethan à ce jeu, en maîtrisait chaque règle du bout des doigts. Il aurait vite fait de lui expliquer qu'il était mathématiquement impossible de réussir un tel coup en comptant uniquement sur la pioche. Alaryk l'entendait déjà lui enjoindre d'arrêter de chouiner et de se concentrer sur le jeu. Mieux valait battre les cartes et lancer une nouvelle partie.
- Ce que c'est bon de se retrouver là, ensemble, à jouer un bon p'tit jeu après toutes les galères qu'on a traversées !
- Surtout toi Ithi', renchérit Ethan avec toute la retenue que chacun connaissait à ce sérieux jeune homme.
- Levons nos verres à notre fine équipe, de nouveau réunie !
Exclamations de joie et entrechocs de pintes résonnèrent dans la salle, ravie de retrouver l'agitation qu'elle connaissait à ces trois Chasseurs. Près d'eux, Sally mesurait son enthousiasme. Son sourire crispé d'angoisse agaçait Ethan.
-  De quoi s'agit-il cette fois ?
Il avait parlé sur le ton d'un adulte agacé par les caprices trop fréquents d'un enfant gâté. Avant, Sally ne l'aurait certainement pas remarqué. Elle aurait sursauté, se serait tripoté les doigts avec malaise et aurait tenté de trouver les mots qui correspondaient le mieux à ce qui la froissait sans vraiment y parvenir. Aujourd'hui elle était parfaitement apte à comprendre les paroles dures qu'on lui lançait, qu'elles fussent d'un vocabulaire cru ou un sous-entendu, cette omission lâche qui donne un sentiment de supériorité à l'idiot qui en est l'auteur. Elle avait également appris à doser ses réponses, voire à totalement les taire face à ce second type d'attaque, car rien ne portait de meilleur coup à l'ego d'un imbécile que de l'ignorer. Le Chevalier Nolem n'avait jamais caché l'animosité qu'il éprouvait envers Sally – du moins depuis qu'il avait appris sa nature de Paria. Mais depuis que la réciproque était vraie, Sally préférait se taire. Ou plutôt ne rien lui dire.
- Détends-toi petiote, dit Alaryk. On est tous ensemble, pas besoin de se tracasser pour quoi que ce soit !
- Nous ne sommes pas tous là, répondit-elle sans se dérider.
L'imposant soldat émit un raclement de gorge gêné, qui concédait à Sally qu'il manquait effectivement quelqu'un. Ethan, qui ne comptait pas Cecil comme un membre à part entière de leur groupe, haussa les épaules avec dédain.

Cecil était devenu méconnaissable. Auparavant il était facile de le croiser dans les couloirs du QG : son travail de faux valet nécessitait qu'il déploie un certain don d'ubiquité pour remplir toutes les tâches qui lui tombaient dessus à chaque minute, de même qu'il aimait à la fin de la journée se promener dans les jardins pour respirer l'air du soir. Chacun s'était habitué à voir sa haute silhouette arpenter les ailes du bâtiment. D'aucuns la qualifiaient d'austère, cette silhouette droite et longiligne, dont le visage arborait souvent un sourire insaisissable. Que lire à part une touche d'arrogance dans le regard vairon de cet élégant jeune homme, qui masquait de ses couleurs les pensées peuplant sa tête ? Qu'est-ce qui pouvait bien se cacher sous sa chevelure aussi noire que les nuits du Sidhe lointain et silencieux ?
Les mots qui sortaient de sa bouche ne révélaient que peu de choses sur lui. Ses paroles glissaient tel un ruban sur une chevelure lisse, s'insinuaient dans les failles des questions posées, des suppositions confiées, pour toujours s'envoler loin de son interlocuteur. Infiniment courtois, il enrobait ses phrases d'un ton tapissé de velours qui avait su conquérir tous ceux qui s'étaient laissés bercés par sa voix. Ceux qui n'aimaient pas ce qu'ils appelaient « ses manières » n'en était pas moins touchés par son ombre lorsqu'il passait près d'eux en les ignorant comme eux feignaient de le faire. Pour tous chez les Chasseurs ailés Cecil était un zéphyr dont le souffle parcourait l'échine, mais que l'on devait saisir rapidement pour le voir en face, sans quoi il filait vers ses secrets.
Qu'on l'aime ou non, sa soudaine absence s'était faite remarquer de tous les Chasseurs. Les jeunes se demandaient pourquoi ils ne le voyaient plus s'affairer au réfectoire, les plus âgés regrettaient de ne plus partager un verre avec lui lors de leurs pauses communes et les indifférents se demandaient ce qui tracassait leurs camarades. Et Sally, Sally n'y comprenait rien. Après la soirée au manoir Everlue, elle l'avait retrouvé prostré sur lui-même, fébrile comme un petit animal blessé. Impossible de s'ôter de l'esprit l'image de son regard écarquillé de terreur, son menton tremblant, ses lèvres qui s'agitaient en silence comme s'il psalmodiait des prières maudites. Cecil s'était précipité dans sa chambre à peine arrivé pour n'en plus sortir.
Cela faisait une semaine qu'il refusait d'ouvrir sa porte verrouillée en permanence. Il refusait de l'ouvrir, qui que fut son visiteur, prétextant être tombé malade et devoir rester en quarantaine. Personne n'avait réussi à la convaincre d'aller chercher des médicaments à l'infirmerie.  Les repas que Sally posait près de sa porte n'étaient jamais consommés, et ces derniers temps quand elle l'appelait, Cecil ne lui répondait que par un mot ou deux au travers du mur de sa prison. Quand on marchait dans la cour des dortoirs, on voyait qu'au troisième étage, les volets de sa petite chambre étaient fermés en permanence. Quand on passait juste devant dans le couloir, on n'entendait pas un bruit.
- Qu'il reste dans son coin si ça lui plaît, lâcha Ethan les yeux rivés sur son jeu de carte. Il est loin d'être essentiel pour nos missions.
- Même celle qui a permis la réhabilitation d'Ithilion ? s'écria Sally avec colère. Vous n'auriez jamais pu vous fondre parmi tous ces nobles sans les conseils de Cecil.

Elle sortit de table avant de laisser le temps de lui répondre à n'importe lequel de ces messieurs. Elle non plus n'était pas d'humeur à subir un sermon. Elle n'était d'ailleurs plus d'humeur à subir quoi que ce soit. Lorsque les crapules du jeune comte Chapman l'avaient enlevée, elle était parvenue à se débarrasser d'eux toute seule. Ils n'auraient sans doute pas fait mieux, ces Chevaliers sans peur et virils. Ils n'étaient plus en mesure de la prendre de haut. Pas même Ithilion. Et encore moins Cecil.
Devant la porte de l'intéressé, Sally frappa trois petits coups.
- Ouvre moi, fit-elle avec fermeté.
Aucune réponse. Elle frappa de nouveau, plus fort.
- Laisse moi entrer.
- Va-t-en Sally, répondit Cecil après quelques instants d'une voix endormie.
Il n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Il devait être allongé sur son lit depuis un jour, peut-être deux. Son corps était lourd, ses muscles engourdis par l'inactivité, l'esprit embrumé par ses tourments. Les draps mal mis enserraient par endroit ses membres avec sécurité. Rien ne le faisait bouger de ce nid, car rien ne l'appelait à sortir, que ce fut les coups feu des entraînements dehors, le bruit de la vie au QG ou la voix amicale de deux qui s'inquiétaient pour lui sans le comprendre vraiment, tels que Dawkins et Sally. Mais au milieu de tout ce qui n'était plus que banalités effaçables pour sa conscience, les petits bruits qui s'agitèrent dans la serrure attirèrent l'attention de Cecil. La lumière du jour écorcha ses pupilles lorsque la porte s'ouvrit. Sally jeta par terre les épingles lui ayant permis de crocheter le verrou et traversa la pièce.
- Sors d'ici ! s'écria-t-il les yeux cachés par ses avants bras, je ne veux voir personne, va-t-en immédiatement !
Sally tira vivement les rideaux de toile qui couvraient la fenêtre puis tourna la poignée qui ornait son cadre. Les carreaux s'écartèrent pour laisser entrer le vent, ainsi qu'un vif et pur trait de lumière qui rejoignit celui qui venait du couloir. Sa silhouette floue perçait le contre-jour que Cecil n'osait affronter, resté dans le noir depuis trop longtemps. Ses oreilles bourdonnant à l'écoute nue des bruits de la journée battant son plein au QG, il fut pris de vertiges qui le poussèrent à se redresser sur son matelas. Il ne s'était même pas débarrasser de la chemise qu'il portait lors de leur mission au manoir Everlue.
- Ça pue ici, dit-elle en regardant dehors. Ça ne te ressemble pas du tout.
Saly avait toujours connu son ami tiré à quatre épingles. Les épis qu'il avait dans les cheveux, les draps débraillés et les vêtements froissés qu'il portaient lui étaient totalement inconnus. Il avait l'air beaucoup moins impressionnant, dans un tel état. Maintenant qu'elle l'avait vu aussi abattu, elle ne le respecterait plus. C'était en tout cas ce que pensait Cecil. Sally estimait quant à elle que c'était l'occasion de lui montrer qu'elle était son égal. Mais pour cela elle voulait comprendre certaines choses, notamment qui tenaient à l'état de son ami à ce moment-là. Elle voulait déterminer qui il était, car à vrai dire elle l'ignorait encore. Et elle avait l'intuition que tous les mystères de Cecil seraient démêlés si elle parvenait à savoir ce qui l'avait à ce point meurtri.

Quand il fut un peu habitué à la lumière, Cecil leva des yeux lourds de fatigue vers Sally. Il donnait l'impression de la regarder au travers des barreaux d'une prison, qu'il n'aurait pu scier ni limer quand bien même il aurait eu les meilleurs outils en main. Le piège devait être plus profond que cela.
- Dis-moi ce qui se passe, dit Sally en s'asseyant sur le bout du lit.
- Tu ne comprendrais pas, répliqua Cecil sans cacher sa colère.
- Alors explique-moi.
- Ce sont des choses qui te dépassent ! Même si je te parlais comme à la petite idiote que tu es, tu ne saisirais pas un traître mot de... !
Il fut interrompu et déséquilibré par l'oreiller que Sally lui jeta en pleine tête. Il le débarqua sur le sol d'un geste brusque et poussa un profond soupir, les yeux rivés sur le plafond. Ses nerfs et ses veines qui avaient battu si fort sur son visage s'apaisèrent peu à peu.
- Où est-ce que tu as appris à faire ça ? finit-il par demander, en désignant mollement la porte rester entrebâillée.
- Simon m'a montré. Tu sais cet empoté de binoclard, répondit Sally en reprenant des mots que Cecil avait tenus par le passé. Tu sous-estimes trop les gens autour de toi Cecil, ça te vaut des mauvaises surprises. Maintenant explique-moi pourquoi tu es resté enfermé depuis qu'on est revenu de la mission.
Il était inutile de lui dire, encore moins de lui montrer, qu'elle était inquiète, qu'elle savait que s'il avait peur, il était logique qu'elle ait peur aussi puisque leurs destins étaient liés depuis qu'ils avaient fui le Laboratoire il y avait de cela plus d'un an. Il fallait simplement que Cecil s'ouvre.
- N'oublie pas que je suis ton alliée, reprit Sally, en le paraphrasant encore.
Lui, qui avait prononcé ces mots jadis pour s'assurer qu'il aurait une emprise sur la Paria qu'elle était, se sentit mal d'en être le nouveau destinataire. Mais il savait qu'à sa différence, Sally ne les employait pas à de mauvais desseins. Quelle honte pour lui. Aurait-il changé, depuis que la sécurité de ce QG lui avait ouvert les bras, même clandestinement ?
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Chevalier Ailé (Ithilion)

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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Dim 15 Avr - 17:36

Etre tous réunis ainsi autour d'une table et jouer aux cartes réveilla en Ithilion d'anciennes sensations. Le temps de cette partie, il en vint presque à  oublier le chaos de ces derniers mois au sein de son équipe. Lorsqu'il jouait, chacun connaissait son investissement disproportionné dans le déroulement du jeu, comme si le dénouement risquait de lui coûter toute sa fortune. Pourtant cela n'expliquait pas cette vague de nostalgie qui l'enveloppait d'une douce chaleur. Il n'oubliait pas. Le réveil avait été douloureux. Une douleur accrue par la réalité de l'implication de ses proches dans son propre mensonge. Aujourd'hui encore, et même si la raison l'intimait de se rendre à l'évidence, il n'arrivait pas à admettre que toute cette histoire n'était que le fruit d'une imagination défaillante. Cette odeur, cette personnalité, cette histoire, il n'avait tout simplement pas pu les inventer. Ce détail éclata dans son esprit à peine revenu à un état de quiétude. La perturbation ricocha dans chaque coin et sema le trouble.
A l'appel du verre de l'amitié d'Alaryk, la chope du chevalier foudroyé par le doute se souleva avec un mécanisme presque robotique. Le choc des pintes le ramena au présent et sa remise en question s'évapora aussitôt, laissant place à un sourire. Fort heureusement, personne ne s'en aperçu, il n'aurait pas apprécié devoir se justifier de cet instant d'absence.
Ce temps de réconciliation fût de courte durée. Il ne faisait aucun doute qu'Ethan n'intégrait toujours pas Sally. Porté par l'éducation Ünik et martial, la nature de la jeune fille lui inspirait un profond dégout. Il n'arrivait même pas à l'oublier. La remarque piquante entraina rapidement une escalade qui se termina par le départ en trombe de Sally, emportée par la colère. La porte du réfectoire claqua et un silence lourd en suivit l'écho.
Ithilion posa son jeu avec un soupire. La partie était visiblement terminée.

-Tu ne peux pas la lâcher un peu ?
La question ne cachait pas son agacement. Connaissant les signaux d'alarme de son ami sur le bout des doigts, Ethan comprit que sa réponse  risquait d'entrainer un nouveau conflit si il tentait de se justifier. Il préféra la voie de l'apaisement :
-Je m'excuse, je ne voulais pas être désagréable, c'est juste que je ne comprends pas du tout ce que son fou de compagnon peut avoir.
Alaryk  opina de la tête. Toute la soirée, il avait vu Cecil évoluer avec une grande aisance dans la soirée mondaine. Il ne comprenait pas quelle mouche avait bien pu le piquer si subitement. L'homme lui donnait l'impression d'avoir rencontré la mort en personne. Depuis leur retour du château du comte Everlue, le majordome restait cloitré dans sa chambre sans donner de signe de vie, seule sa jeune amie tentait de lui rendre visite pour se faire jeter à peine arrivée. L'Ordre n'allait pas laisser un non-soldat jouir aussi longtemps d'une place  sans bonne raison d'être inactif. Cecil avait intérêt à se reprendre rapidement à défaut d'expliquer le motif de ce dérapage.

-Ce n'est pas à moi qu'il faut t'excuser. reprit Ithilion qui n'entendait pas laisser passer l'attitude de son équipier aussi facilement.  D'ailleurs, on ne s'excuse pas soit même, on demande pardon.
La réplique d'Ethan fût tué dans l'oeuf par le claquement de deux immenses battoirs contre la table. Sentant que la situation s'échauffait trop vite à son goût, Alaryk avait décidé d'y mettre un terme tant qu'il en était encore possible. D'une voix calme mais implacable, il somma aux deux üniks de ne pas rajouter un seul mot à cette discussion. L'ambiance se refroidit aussitôt devant le regard approbateur du colosse qui se reposa sur le banc.
Un groupe de jeunes recrues entrèrent dans la salle, guidés par l'éclatant capitaine Dawkins. Une dizaine d'enfants, n'ayant pas dépassé les dix étés, dont les regards chargés d'innocence contemplaient avec un mélange d'enthousiasme et de frayeur ce qui deviendrait peut être leur futur zone de repas. Encore très loin de se douter des épreuves et des obstacles qui les mèneraient tout droit vers une vie faite de violence, de sang et de mort. Il ne fallut pas longtemps avant que de nombreuses paires d'yeux curieux ne se posent sur l'équipe Sigma formée par Ithilion, Alaryk et Ethan. Le capitaine en profita alors pour présenter avec beaucoup d'éloge ce qu'il appela la meilleure équipe de l'élite des Chasseurs Ailés. Vendre du rêve à ces jeunes âmes à l'esprit bien malléable renforcerait leur conviction d'arriver jusqu'au bout.
Étrangement agacé contrairement à son habitude à être le centre d'attention, Ithilion se leva sans un mot avant de quitter les lieux. En passant près du groupe, le chevalier ne manqua pas de recadrer un jeune garçon qui reluquait sa chevelure décolorée.

"Tu veux ma photo le morveux ?"
****
Le Quartier Général était vide en ce moment. Beaucoup de Chasseurs Ailés se formaient actuellement dans un camp à l'extérieur d'Anathorey. Les entrainements constituaient une grande part de leur quotidien. Bientôt leur équipe devrait être appelée à partir là bas, une fois que les démarches administratives aboutiront à la validé de leur réaffection dans le circuit.
En dehors du rythme soutenu, des exercices repoussant les limites du corps, de l'entassement perpétuel et des ordres beuglés à flots dans un excès d'autorité, ce qui dérangeait le plus le chevalier c'était de laisser Sally. Son instinct lui soufflait que quelque chose se tramait. Jamais il ne pensait voir un jour Cecil dans cet état. Même sa protégée donnait l'impression de ne rien comprendre à cette crise d'isolement. Les quelques phrases qu'elle lui avait rapporté ne présageait rien de bon. Après tout, il ne connaissait qu'un infime morceau du passé de Sally et pour ainsi dire rien de celui de Cecil. Il se rendait compte de la négligence dont il avait fait preuve en les intégrants à l'Ordre sans plus d'information.
Appuyé sur la barrière de la coursive donnant sur le jardin, Ithilion contemplait l'immense chêne contre lequel il avait l'habitude de méditer.  Dans le jardin apparut de nouveau Dawkins, toujours suivit par sa bande. De la où il était, on aurait dit des petits canetons qui tâchaient de ne pas lacher leur seul repère dans ce territoire inconnu. Amusé par la scène, Ithilion tenta de se remémorer ses premiers pas, mais il n'arriva pas à développer plus que des sensations floues. Il dut se résigner, il ne déchirerait pas ce voile terne entre sa conscience et ses souvenirs lointains. L'avant avait-il déformé sa mémoire vraie ? Une boule d'angoisse se noua dans sa gorge.
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Jeune fille traquée (Sally S.)

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MessageSujet: Re: Je vous ai manqué ? [PV Ithilion]   Jeu 10 Mai - 19:58

Cecil était parvenu tant bien que mal à camper sur ses deux pieds. La lumière lui faisait mal à la tête, laquelle s'était mise à tourner dès qu'il fut levé. Son corps, engourdi par l'immobilisme, se défroissa douloureusement lorsqu'il marcha pour se regarder dans le miroir. Cecil avait l'air d'un malade qui venait tout juste de se réveiller d'un profond coma. Sa peau était marquée de centaines de reliefs rosâtres, là où les draps s'étaient ancrés. Il suivit le chemin d'une de ces lignes tortueuses qui courait jusqu'à son visage. L'obscurité avait rendu son teint crayeux. Par dessus ses joues creuses, il vit deux cernes tomber sous ses yeux. Quant à ses cheveux, tout portait à croire qu'ils avaient explosé pour former un bouquet d'épis. Il n'avait jamais été aussi négligé depuis qu'il s'était échappé de chez Sullivan. Ce qu'il y avait vécu était indicible pour lui, mais que la seule crainte de se retrouver de nouveau entre les griffes de cette sorcière le fasse tomber aussi bas lui parut soudain lamentable. Cecil se sentit minable. Lui, qui se montrait toujours prudent, lui, qui anticipait toujours ce que faisait son adversaire, avait été surpris, immensément surpris lors de la soirée d'Everlue. Jamais au grand jamais il n'aurait cru se retrouver nez à nez avec Rainer. Enfouir son souvenir au plus noir de sa conscience avait altéré l'habituelle lucidité du faux majordome. S'il avait eu la force d'affronter ce qui le hantait, il aurait certainement envisagé l'hypothèse des retrouvailles et aurait élaboré un plan pour éviter de perdre la face. Au lieu de cela, il avait laissé l'ambiance du bal lui monter à la tête. Ces danses mondaines et cette atmosphère de luxe, au parfum de sa jeunesse, lui avaient fait oublier qu'il n'était pas libre. Plus dure en fut la chute.
Sally était désarmée face à la détresse de Cecil. Elle l'était encore face à bien des choses, elle avait l'intelligence de l'admettre. Le reproche que Cecil lui avait fait était juste, il y avait de très grandes chances pour qu'elle ne comprenne pas ce qui l'anéantissait depuis des jours.
- S'il te plaît, si tu ne veux pas m'en parler, au moins ressaisis-toi.
Cecil la dévisagea au travers du miroir.
- Tu as raison.
Il se redressa, soupira, et s'agita d'un coup pour ranger tout ce qui traînait dans la chambre. Sally dût se lever pour qu'il puisse faire le lit.
- Je vais sortir aujourd'hui, dit-il en regonflant son oreiller. Laisse-moi remettre un peu d'ordre dans tout ce bazar et je me remettrai au travail – son regard se perdit un instant dans le vague. Un jour je te donnerai une explication. Tu as ma parole.
Cecil avait rarement parlé d'une voix si douce, sur un ton exempt de tout dédain. Débarrassé de son arrogance, il avait l'air d'être une toute autre personne. Lui-même déstabilisé, il était déstabilisant.  Sally ne souhaitait pas le brusquer. Elle hocha la tête, elle avait compris le message.
- Fais un brin de toilette, lui conseilla-t-elle depuis le pas de la porte. Tu as une sale tête.
« A vos ordres » fut ce que Cecil lui lança alors qu'elle sortait.

Drôle de changement, songea la jeune recrue. Cecil qui semblait si droit dans ses bottes se révélait  plus versatile que son allure austère ne laissait à penser. Sally se mit à la recherche d'Ithilion afin de tout lui raconter.
- J'espère qu'il s'est repris une bonne fois pour toutes, dit-elle lorsqu'elle l'eut retrouvé sur la coursive dominant les jardins.
Sally espérait certes, mais elle avait l'impression que ce qui s'était passé pendant la soirée avait durablement marqué Cecil. Peut-être qu'il ne serait plus jamais vraiment le même. Peut-être que ce n'était pas à déplorer.
- Pourquoi cet air préoccupé ? demanda-t-elle au Chevalier aux cheveux blancs, qui n'était pas bien bavard.
En bas, le capitaine Dawkins faisait visiter les jardins aux jeunes enfants éblouis par la beauté des lieux. D'une main gantée, il leur montrait les pelouses et les parterres de fleurs.
- Seuls les Chasseurs gradés ont le droit de rester ici pour se reposer, ou de marcher sur les pelouses. C'est un privilège de classe : ceux qui n'ont pas le rang de Chevalier ne peuvent s'y promener, c'est interdit.
- Alors nous sommes en train d'enfreindre les règles ? s'enquit un enfant à la tête toute blonde.
- Nous vous inquiétez pas, répondit le capitaine de son sourire flamboyant, la visite des futures recrues prévoit que vous puissiez découvrir de nombreux recoins du quartier général. C'est une sorte d'avant-goût de ce qui vous attend en cas de succès.
- Capitaine Dawkins, comment font les autres si les jardins ne sont autorisés qu'aux Chevaliers ?
- Il arrive que les domestiques et les membres du personnel administratif doivent passer par ici, afin d'éviter de faire de trop grands détours. Ils n'ont le droit que de traverser les lieux rapidement, sans jamais s'y arrêter.
- Comme le monsieur, là-bas ?
Le capitaine écarquilla des yeux éberlués lorsqu'il aperçut Cecil qui trottait énergiquement en direction de l'office de l'aile ouest. Il autorisa les enfants à se disperser un peu dans les jardins le temps de s'approcher de ce véritable revenant.
- Fried !
Le faux majordome se retourna au deuxième appel. Il avait complètement oublié que ce nom sec était l'identité sous laquelle il avait été présenté au QG – laquelle avait été peu usée car il avait pris l'habitude d'être apostrophé par « toi là-bas » ou un condescendant « valet ».
- Vous êtes de nouveau sur pieds, je n'aurais jamais imaginé vous voir aujourd'hui !
- Eh bien me voilà, répondit Cecil dans un demi-sourire avant que l'éclatant militaire n'ajoute quoi que ce soit. Pris au dépourvu, il chercha ses mots, ce dont il n'avait pas l'habitude.
- Je supervise une visite pour nos futures jeunes recrues. Ces enfants se montrent très curieux et enthousiastes.
- C'est charmant, fit le faux majordome en tâchant de ne pas laisser transparaître son désintérêt pour l'information.
- Que direz-vous de prendre un verre demain soir, Fried ? Voilà longtemps que...
- Cecil, corrigea l'intéressé. Je suis entré au QG sous une fausse identité sur ordre du Chevalier Gwendilan.
Dawkins afficha une mine totalement hébétée.
- J'étais ennuyé que vous soyez le seul de « l'équipe » à ne pas être au courant. Me voilà soulagé. Je prendrai une choppe demain soir avec grand plaisir, capitaine. Sur ce, je vous prie de bien vouloir m'excuser, le travail m'attend.
Les enfants s'approchèrent du capitaine abandonné au milieu du chemin. Il n'avait rien contrôlé lors de cette entrevue, ce qui le plongeait dans un vaste sentiment de ridicule. Et ce nom... Cecil ? Tant de mensonges – ou de vérités dissimulées ? - dans ce quartier général le mettaient mal à l'aise. Comment être sûr qu'il ne se ferait pas bientôt poignarder par l'un de ses frères d'armes, qui s'avérerait être un neveu caché du Prince Faust ? Les gamins levaient des yeux étonnés vers leur tuteur, qui ne pipait mot, l'air totalement ailleurs. Ce monde était fou. Dawkins reporta son attention sur les mômes, qui lui rendirent un sourire attendrissant. Au moins à cet âge-là, on pouvait encore rattraper les ravages d'un esprit corrompu par le vice. Le capitaine aimait cette sécurité que garantissait l'armée : l'ordre, la discipline, la droiture.
- Reprenons notre chemin.
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